Conte de Noël

notre conte de Noël, écrit pour vous par Sandrine.

Le santon et l'étoile

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"Sa grande crèche, la plus grande et la plus belle de toutes celles qu’il avait réalisées jusque-là, devait prendre place au cœur même de l’église, à la vue de tous.Somptueusement enchâssée dans une armoire à deux battants, dorée à l’or fin et rehaussée de superbes paysages peints. Elle était ainsi protégée lorsqu’elle n’était pas exposée et mise en valeur lorsque les deux portes étaient grandes ouvertes."

Il fit un froid très vif cette année-là. Les marais de Camargue étaient recouverts d’une brillante couverture de gel. On les voyait scintiller au soleil d’hiver, au loin, comme parsemés de milliers de petits diamants. Et, dans le ciel clair de cette fin décembre, seuls quelques rares nuages blancs, semblables à des moutons égarés, semblaient errer au-dessus de la ville royale de Saint-Rémy.

Dans l’ensemble, 1604 avait été une année remarquablement paisible. Pas de peste à déplorer, un royaume enfin pacifié… et une ribambelle de petits princes et princesses à la Cour de France, assurant un avenir que l’on espérait radieux. De récents traités tant avec l’Espagne qu’avec le Sultan assuraient aux marchands des routes sûres vers les Indes orientales comme occidentales. Et l’on pouvait voir, dans le grand port de Marseille, toutes les richesses de l’Ancien et du Nouveau Monde rassemblées sur les étals : épices des Indes et encens d’Arabie, velours d’Italie, laques de Chine, oranges d’Espagne, parfums rares et soies précieuses… L’optimisme était de mise, les récoltes étaient bonnes, le Royaume restait paisible : Saint-Rémy s’apprêtait à fêter avec éclat la plus belle fête de l’année.

Pour l’occasion, on avait mis les petits plats dans les grands. Son Excellence le gouverneur avait ouvert largement sa bourse aux échevins de la ville pour que l’on décore portes et maisons. Surtout, il était prévu une suite de banquets, de jeux, de cadeaux et de danses tout au long des douze jours menant à Noël. Pour célébrer la Nativité et la paix revenue avec éclat. Le point d’orgue devait être la Messe de Minuit, dans l’église fastueusement décorée de draps d’or et de brocards, de tapisseries multicolores et de branches de pin odorantes. Des centaines de bougies de la cire la plus fine avaient été commandées tout spécialement, et une troupe de comédiens venus d’Avignon embauchée pour donner une représentation dans la cour du château. Toute la population, petits et grands, vieux et jeunes, nobles dames et lavandières, palefreniers et chevaliers, bourgeois et artisans, se faisait une joie des festivités à venir.

Maître Combe, bien enveloppé dans son grand manteau de castor, marchait à grands pas à travers la place du marché bourdonnante d’activité. Il était soucieux. Nulle trace du marchand levantin dont il attendait si impatiemment la venue depuis des semaines. Or, le temps pressait, les douze jours de fête menant à Noël commençaient le lendemain. Et il lui manquait toujours le plus précieux des ingrédients de son chef-d’œuvre, le plus rare, le plus difficile à trouver : de la poudre de lapis lazuli de Bactriane. Sans elle, impossible de mettre la dernière touche au bleu profond du ciel de sa plus belle crèche ! Les étoiles d’or fin, prêtes à illuminer sa création, resteraient orphelines dans son atelier. Et ses personnages, si amoureusement réalisés depuis des mois, tendrement sculptés, peints et rehaussés d’or, ne trouveraient pas l’écrin merveilleux qu’il leur avait promis en recréant pour eux un paysage féérique digne de cette nuit de Noël. C’était une catastrophe ! Une véritable catastrophe. Sa grande crèche, la plus grande et la plus belle de toutes celles qu’il avait réalisées jusque-là, devait prendre place au cœur même de l’église, à la vue de tous. Somptueusement enchâssée dans une armoire à deux battants, dorée à l’or fin et rehaussée de superbes paysages peints. Elle était ainsi protégée lorsqu’elle n’était pas exposée et mise en valeur lorsque les deux portes étaient grandes ouvertes. 

C’était son triomphe ! La consécration de son talent et de sa renommée de peintre-ornemaniste célèbre dans toute la Provence. Toutes les grandes familles de la ville lui en avaient déjà commandé des copies, pour leurs propres chapelles, et son atelier s’affairait à mettre la dernière touche à ces petites merveilles de bois et de cartonnage doré à la feuille : apprentis et compagnons, peintres et doreurs, petites mains affairées à coudre les vêtements des personnages, c’était une véritable ruche qui s’agitait et se pressait pour livrer à temps chaque Armoire-Crèche. Mais pour la plus belle, pour son chef d’œuvre, il manquait l’essentiel : le bleu sombre du ciel nocturne. Cette teinte si exceptionnelle, profonde et vibrante à la fois, que seule une pierre précieuse venue des confins de l’Orient parvenait à recréer. Toutes ses réserves de poudre de lapis étaient épuisées. L’afflux de commandes avait été tel qu’il avait sous-estimé les quantités nécessaires de ce pigment si rare. Il lui fallait absolument en trouver !

L’angoisse commençait à le ronger tandis qu’il se frayait un chemin dans la foule, cherchant désespérément le marchand. Et ne le trouvant pas.

- Maître Hyacinthe ? Le marchand ? Non, je ne l’ai pas vu cette année.

Le viguier, resplendissant dans son chaperon écarlate et tout gonflé de l’importance de sa tâche de surveillant du marché, se gratta le crâne avec perplexité.

- Savez-vous, Maître Combe, c’est même très surprenant. Trente ans qu’il vient ici toutes les années pour le grand marché de l’Avent. Mais cette année…

Devant l’air désespéré de l’ornemaniste, il fut pris d’une soudaine inspiration :

- Peut-être que Dame Esclarmonde pourra vous renseigner ? Elle est ici, je l’ai vue. Elle le connaît bien, ils visitent les mêmes foires et marchés toute l’année et vendent tous deux des poudres et couleurs aux artistes comme vous ! Tenez, elle est là-bas : à côté des marchands d’épices…

Il n’eut pas le temps de terminer sa phrase que Maître Combe, le plantant là, se précipitait vers une imposante matrone vêtue de lourd velours rouge, sa chevelure blanche serrée sous une coiffe de lin. Devant elle, sur de larges bancs recouverts de draps brodés, s’entassaient coffrets de bois emplis de poudres colorées et bocaux de verre de Venise protégeant des liquides chatoyants, empilements de perles roses, de nacre, de pierres précieuses, de matières rares et mystérieuses… Une nuée de valets et commis s’agitait pour présenter aux acheteurs feuilles d’or et d’argent, rangs de grenats et petites billes d’agate ou de cornaline. Mais aussi inquiétantes fioles de mercure et d’antimoine entrant dans la composition des couleurs lumineuses tant prisées des peintres.

- Maître Combe ! Comment vous portez-vous ? Je vous ai réservé de la poudre de rubis de Golconde et de la gomme-laque des rivages de Coromandel!

Elle sourit en l’apercevant, ses yeux sombres pétillants, ses mains tendues en un chaleureux geste de bienvenue.

- Dame Esclarmonde : un mot, je vous prie. C’est extrêmement important : je cherche Maître Hyacinthe ! L’avez-vous vu ?

La marchande se rembrunit, son sourire s’effaça :

- Oh, vous ne savez pas ? Il ne viendra pas cette année !

Effondré, Maître Combe la regarda, bouche bée :

- Il ne vient pas ? Mais j’ai désespérément besoin de poudre de lapis lazuli ! Où est-il ? A Marseille ? A Aix ? Je vais y envoyer mes assistants !

- Je l’ignore, Maître Combe. La rumeur court qu’il serait retourné en Orient. A la cour du Grand Khan… Ou à celle du Grand Mogol. Mais je peux vous aider :  il se trouve que je lui en ai acheté l’an dernier une petite quantité, dont il me reste trois belles pierres. Je vous les cède volontiers. Il vous suffira de les réduire en poudre.

Et c’est ainsi que le marché fut conclu… Maître Combe, fort ennuyé de n’avoir pu voir Maître Hyacinthe mais soulagé d’avoir malgré tout de quoi terminer sa crèche, revint chez lui avec trois petits sacs de cuir contenant ses rubis de Golconde, sa gomme-laque de Coromandel      et, surtout, trois précieuses pierres bleu-foncé veinées d’or qu’il s’empressa de réduire en poudre et de mêler à la plus pure des huiles de lin et à une tombée d’huile de térébinthe des Indes. Mais tandis qu’il écrasait, touillait, malaxait, laissait sécher, puis étalait avec un pinceau de poil de martre le bleu profond ainsi obtenu, avant d’y fixer les étoiles d’or, son esprit restait préoccupé. L’absence de Maître Hyacinthe le contrariait énormément : sans lui, comment assurer l’exceptionnelle qualité de ses bleus, pour lesquels il était si célèbre dans toute la Provence ?

A la nuit tombée, tandis que le gel figeait maisons, tours et clochers sous une fine cape scintillante et glacée, la grande Armoire-Crèche était enfin achevée et ses portes refermées, en attendant qu’on la transporte et qu’on l’installe dans l’église. La maisonnée comme l’atelier étaient redevenus paisibles. Assistants et valets étaient allés livrer les dernières crèches à leurs acheteurs avant de rentrer dans leurs logis respectifs, et Maître Combe, confortablement installé devant sa cheminée où ronflait joyeusement un grand feu de sarments et de pommes de pin, savourait un gobelet de vin de Châteauneuf aux épices et écorces d’orange. Dame Michèle, son épouse, lui avait concocté un délicieux repas de poularde aux truffes, son chef d’œuvre était terminé et, franchement, il en était très satisfait. Serein, il commençait à somnoler… lorsque soudain : BING ! CRAC ! DINGELING !

Un fracas de verre et de vaisselle brisés le réveilla en sursaut. Baissant les yeux, il vit, au milieu des débris du pichet de vin chaud et des éclats de verre de son beau gobelet, un tout petit bonhomme, pas plus haut que trois pommes, vêtu simplement, comme un berger, d’une grande houppelande et d’un habit de laine. Des cheveux noirs, sous un gros bonnet rouge, et des yeux bleus perçants qui le fixaient sans ciller.

- J’ai cru que je n’arriverais jamais à vous réveiller ! Désolé pour votre beau verre de Venise. Vous ronflez, Maître Combe…

La voix était plaisante, légèrement moqueuse.

- Qui… qui êtes-vous ?

Le petit homme sourit :

- Vous ne me reconnaissez pas ? Allons, Maître Combe… vous m’avez créé ! Enfin… vous m’avez donné forme. Sculpté. Peint. Et placé dans votre grande Armoire-Crèche.

Abasourdi, Maître Combe le fixait comme si la Tarasque venait soudain de surgir dans son confortable logis en agitant toutes ses cornes, ses ailes et ses écailles et en lui soufflant du feu sous le nez. Du coin de l’œil, il apercevait l’Armoire-Crèche dans la pénombre de son atelier, ses portes légèrement entrouvertes… Entrouvertes ? Mais… il était certain de les avoir fermées lui-même pour qu’elle soit transportée à l’église le lendemain matin ! Et qu’était-ce que cette lumière bleue et or, diffuse comme un brouillard, qui semblait s’en échapper ?

- Maître Combe, le temps nous est compté. Ecoutez-moi.

Hébété, l’ornemaniste semblait pétrifié. Était-ce un cauchemar ? Un rêve induit par trop de ce délicieux vin aux épices ?

- Maître Combe ! Nous devons absolument vous et moi retrouver l’Âme de la Crèche. Ou votre chef d’œuvre tombera en poussière demain lorsque vous en ouvrirez les portes dans l’église. Et aucune étoile ne brillera dans le ciel cette année.

- Mais quel rapport ?

- Elles sont liées. C’est une magie très ancienne qui ne s’éveille qu’à Noël sur Saint-Rémy. Elle est liée à vos créations. Si les étoiles d’or de vos Armoires-Crèches scintillent, celles du ciel au-dessus de la ville aussi. Mais s’il n’y a pas de Crèche, il n’y a pas d’étoiles.

- C’est un cauchemar !

 - Hélas… Mais il est réel. Vous souvenez-vous avoir soufflé la dernière pluie de poudre d’or sur tous vos personnages avant de refermer les portes ?

Catastrophé, Maître Combe se remémora soudain le conseil de Maître Hyacinthe, de si longues années auparavant. Jeune peintre commençant à peine à devenir célèbre, il lui avait acheté ses premières poudres de nacre et de lapis-lazuli. Au moment de quitter le marchand, celui-ci lui avait remis un sac de velours noir, brodé au fil d’or et d’argent de signes étranges et soigneusement fermé, en lui glissant à l’oreille :

- A chaque crèche que vous terminerez, n’oubliez jamais d’ajouter une pincée de la poudre d’or que contient ce sac. Que ce soit la dernière chose que vous fassiez avant de fermer les portes et d’apposer votre sceau. Prenez-en un peu au creux de votre paume et soufflez en fermant les yeux et en pensant à la lumière de l’Etoile du Berger lorsqu’elle resplendit au-dessus de Saint-Rémy, la Nuit de Noël. N’oubliez pas ! Ou la magie n’opèrera pas et l’Esprit de Noël s’échappera.

Depuis plus de trente ans, il avait toujours scrupuleusement suivi ce conseil. Puisant un peu de poudre d’or au creux du sac noir qui, étrangement, semblait ne jamais se vider. Mais la veille au soir, contrarié et préoccupé par l’absence inexpliquée de Maître Hyacinthe et la crainte de manquer de lapis lazuli, il avait complètement oublié. Et refermé les portes sans avoir soufflé le scintillant nuage sur son œuvre et ses personnages.

- L’Esprit de Noël ?

- Il est allé se promener. Sans poudre d’or pour le fixer, il est vivant et libre mais rien ne l’attache à la Crèche… et s’il ne revient pas d’ici demain matin, l’Etoile du Berger à laquelle il est lié, et toutes les étoiles sœurs de la Nuit de Noël, refuseront de briller. Il faut le retrouver !

- Mais comment ? Et à quoi ressemble-t-il ? Ce n’est pas toi ? Qui es-tu ?

- Je suis le Gardien de l’Etoile. Sans le savoir, vous me créez dans chacune de vos crèches, sous l’aspect d’un berger des Alpilles, veillant sur ses moutons mais gardant l’œil levé vers la plus brillante des étoiles. Celle que vous façonnez en or pur et fixez au cœur du ciel de lapis lazuli de vos crèches. Mon rôle est de protéger l’Esprit de Noël : il est si jeune et si taquin !

- Mais à quoi ressemble-t-il ? Je crée chacun de mes personnages, je devrais le savoir tout de même ! L’Enfant ? Marie ? Joseph ? L’Ange Boufareu ? L’Âne ? Le Bœuf ? Qui ?

- Vous ne l’avez jamais remarqué ? Pourtant, vous le placez dans chacune de vos Crèches. C’est le Chat !

- Le Chat ?

- Le Chat.

Interloqué, Maître Combe se souvint brusquement de tous les chats qu’il avait placés, chaque année, en touche finale, sur le toit de l’étable ou dans un coin du paysage, sous un buisson. Des chats noirs, blancs, feu… Aux yeux verts, bleus ou or. De longs chats souples et fins. Des chats ronds comme des barriques. Des chats écaille-de-tortue ou rayés. Des chats roux. Des chats au masque blanc. Des chats perchés derrière une cheminée. Ou tapis sous la mangeoire de l’étable. Dormant entre les pattes du bœuf. Ou derrière les jupes de la Marchande d’Oranges… Le Chat ! Sous toutes ses formes et couleurs. Toujours discret, toujours présent.

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"Interloqué, Maître Combe se souvint brusquement de tous les chats qu’il avait placés, chaque année, en touche finale, sur le toit de l’étable ou dans un coin du paysage, sous un buisson."

Il se précipita dans son atelier, suivi du Gardien de l’Etoile : les portes de la grande Armoire-Crèche, entrouvertes, découvraient la merveilleuse mise en scène qu’il avait achevée quelques heures auparavant : baignant à présent dans une douce lumière bleue et dorée, les personnages le regardaient tous fixement. Leurs voix semblaient résonner dans sa tête : « Ramène l’Esprit de Noël, vite ! Ou toute la Magie de Noël s’évanouira et nous redeviendront pigments, colle et bois, inanimés, sans âme ! Il n’y aura pas de Noël à Saint-Rémy !»

Affolé, Maître Combe se retourna vers le Gardien :

- Mais où peut-il bien être ? Il ne nous reste que quelques heures avant l’aube ! Et comment le retrouver ?

- Venez, nous allons interroger le petit peuple de la Nuit. Ils savent tout et nous aideront certainement. Glissez-moi dans votre poche et sortons.

Et c’est ainsi que Maître Combe, enveloppé dans sa grande cape de fourrure, son chaperon de zibeline enfoncé sur les oreilles, armé d’une lanterne, un étrange personnage pas plus haut que trois pommes glissé au chaud dans sa poche droite, se retrouva à errer dans les rues désertes de Saint-Rémy de Provence par une nuit d’hiver toute piquetée de gel. A la recherche de l’Esprit de Noël déguisé en chat.

- Par où commencer ? Il n’y a pas âme qui vive !

- Bien sûr que si ! Dirigez-vous vers les fontaines de la Place du Marché, vous verrez.

Construites quelques années auparavant, ces trois fontaines étaient la gloire et la fierté de la ville.  Dans le style italien alors si en vogue, elles représentaient des nymphes et des tritons sur des rochers moussus, et des conques géantes d’où coulait l’eau fraîche des collines. On venait de loin pour les admirer.

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Au loin, les premières lueurs de l’aube commençaient à colorer l’horizon : le temps pressait. Alors qu’il s’approchait de la première des trois fontaines, Maître Combe aperçu soudain un mouvement sur le rebord de pierre…

- Un rat ?

Le Gardien de l’Etoile, bien au chaud dans sa poche, se mit à rire :

- Un seul ? Regardez mieux !

Et voilà que, se détachant des ombres, tout un petit peuple affairé se révéla soudain : rats, souris, mulots et musaraignes. Mais aussi pigeons, rouges-gorges et moineaux. Chouettes, corbeaux et chauve-souris… Et même, furtif, un couple de renards. Rassemblés sur les margelles et les rochers moussus, buvant ensemble l’eau des fontaines, en parfaite harmonie. Au-dessus d’eux, les étoiles semblaient les protéger, et les statues de pierre devenaient vivantes, riant dans les éclats de l’eau chantant dans les vasques…

- Voici le peuple ordinairement invisible aux humains, Maître Combe. Le vrai maître de Saint-Rémy. Le Petit peuple de la Nuit, qui veille sur le sommeil des habitants et vient ici à l’aube se désaltérer aux fontaines avant de regagner nids et tanières… Il était temps que vous le découvriez : c’est un cadeau que vous fait l’Etoile dont je suis le Gardien. Car elle souhaite qu’à l’avenir vous leur rendiez hommage dans chacune de vos crèches : ils font tous, rongeurs et oiseaux, statues et pierres moussues, partie de la Magie de cette nuit si spéciale. Et l’Etoile vous a confié la mission de la réveiller chaque année, par la grâce de votre art.

A cet instant, au-dessus d’eux, l’Etoile du Berger se mit à scintiller comme un petit soleil, tandis qu’une ombre plus dense se matérialisait sur la plus haute des pierres moussues de la dernière fontaine. Un gros chat gris anthracite, une tache blanche sur le museau, et deux immenses yeux verts, brillants dans la pénombre. Abasourdi, Maître Combe eu nettement l’impression de le voir sourire. Et soudain : POUF !

Plus de chat sur la fontaine. Le petit peuple de la Nuit se dispersa dans un doux froissement d’ailes et le trottinement de centaines de pattes menues. Les statues se figèrent. L’eau cessa de chanter doucement pour se transformer en longues coulées de glace scintillante. Et les étoiles au-dessus de leurs têtes commencèrent à pâlir sur le ciel de plus en plus clair. Baissant les yeux, Maître Combe vit une petite figurine au creux de sa main : un santon en forme de chat gris foncé. Une tache blanche ressemblant à une étoile sur le museau. Avec deux immenses yeux verts qui le fixaient.

Cherchant le Gardien de l’Etoile, il glissa la main dans sa poche…pour en retirer un autre santon. Qu’il connaissait bien puisqu’il l’avait imaginé, sculpté et soigneusement peint quelques jours plus tôt. Mais le jour commençait à poindre, le temps pressait, les douze jours de fête de l’Avent commençaient. Il lui restait très peu de temps pour en sauver la magie. Il rangea les deux santons au fond de sa poche et rentra en toute hâte chez lui.

Dans son atelier, il ouvrit grand les portes de l’Armoire-Crèche, dont n’émanait plus aucune lumière, et réinstalla les deux figurines à leur place : le Gardien de l’Etoile redevenu berger au milieu de ses moutons, derrière l’étable, et le chat sur le toit, regardant la scène. Les premiers bruits de la maisonnée en train de s’éveiller commençaient à se faire entendre. Vite, saisissant pigments et pinceaux, il esquissa une somptueuse fontaine en arrière-plan, figurant les pierres moussues, les statues de nymphes et tritons enlacés, l’eau jaillissant tout autour d’eux. Et surtout, surtout, tout le petit peuple des protecteurs de Saint-Rémy : pigeons et rats, musaraignes et souris, moineaux, pigeons et rouges-gorges, et même de gracieuses pipistrelles glissant dans la nuit. Sans oublier un couple de renards disparaissant prestement sous les pierres et les fougères.

Avec un morceau de cuir souple, il frotta doucement la belle Etoile du Berger dans son ciel de lapis lazuli, la faisant étinceler. Toutes les autres étoiles de la Crèche semblèrent immédiatement scintiller en réponse. Jetant un coup d’œil par la fenêtre, il vit que leurs sœurs célestes leur répondaient de tous leurs feux, illuminant le ciel gris de l’aube comme les joyaux d’une couronne autour de la plus brillante d’entre elles. Souriant, il prit le sac de poudre d’or dans sa cachette et en souffla très délicatement un nuage sur tous les personnages, la fontaine, les pierres, le chat, les rongeurs et les oiseaux, les renards, les moutons et leur berger… Fermant les yeux et remerciant très fort l’Esprit de Noël et l’Etoile de l’avoir aidé à retrouver la Magie de ces douze nuits si particulières. En lui rappelant, car il l’avait oublié, qu’elle ne peut exister que grâce à ce qui reste invisible si on ne regarde pas avec le cœur : le plus petit, le plus humble des rats ou des moineaux sur le bord d’une fontaine, ou un chat presqu’invisible sur le faîte d’un toit, est parfois plus important que toutes les richesses d’un roi. Sans eux, pas de Magie. Sans Magie, pas d’Etoile. Sans Etoile, pas de Noël…

Il venait à peine, épuisé mais heureux, de refermer enfin les portes de sa belle Armoire-Crèche qu’un bruit de pas précipités dans le couloir se fit entendre :

- Maître Combe, Maître Combe ! C’est Maître Hyacinthe !

La porte s’ouvrit à la volée sur son épouse, Dame Michèle, essoufflée, suivie du valet d’écurie ployant sous le poids de trois énormes coffres de bois cloutés d’argent. Les suivait la silhouette familière de Maître Hyacinthe, drapé dans un manteau de lourde soie brochée, les mains tendues vers son vieil ami :

- Jean-Marie ! Quel bonheur de vous voir ! J’ai cru que j’allais manquer notre rendez-vous et ne pas arriver à temps ! Mon navire est resté bloqué à Trébizonde trois semaines, le port a gelé, personne n’avait jamais vu cela !

– Hyacinthe ! Je vous ai cru perdu à jamais à la Cour du Grand Khan !

- J’y étais. J’y étais, mon ami ! Et vous ai rapporté les plus belles pierres de lapis lazuli que vous ayez jamais vues ! 

Vite, on ralluma le feu dans la grande cheminée, on apporta des fauteuils, du vin, des noix et des frangipanes. Une servante débarrassa Maître Hyacinthe de son épais manteau tandis que Dame Michèle partait en cuisine donner des ordres pour la préparation d’une collation digne de ce jour de retrouvailles.

- Jean-Marie, je vous ai rapporté un cadeau très rare. Il a voyagé avec moi pendant des mois, sur les routes de la Soie et les pistes du Takla-Makan, et il m’a porté chance. Mais avant toute chose, dites-moi : utilisez-vous bien toujours la poudre d’or que je vous ai donnée jadis sur chacune de vos créations ? Lorsque j’étais en route, cette nuit, j’ai fait un rêve étrange : un berger de vos montagnes, accompagné d’un chat, me pressait de vous rejoindre au plus vite car ils craignaient que vous l’ayez oubliée, et que cela provoque une catastrophe. Je n’ai pas bien compris laquelle, mais c’était extrêmement important. Il était question de Magie. Et d’Etoile.

- Ne vous inquiétez pas, Hyacinthe, mon vieil ami. Tout est rentré dans l’ordre.

Maître Hyacinthe eut un étrange sourire et murmura doucement à l’oreille de son ami :

- Car savez-vous, Jean-Marie… cette poudre d’or est spéciale. Elle m’a été confiée il y a très longtemps par un mage de Bactriane, là d’où viennent vos lapis lazuli. Avec la promesse de ne la remettre qu’à l’artiste qui serait capable grâce à eux de recréer la plus belle des nuits étoilées. Je l’ai gardée longtemps. Jusqu’à ce que je vous rencontre. Elle était pour vous.

Se redressant, il se dirigea vers l’amoncellement de coffres et de bagages que ses assistants, essoufflés, venaient de terminer de déposer dans la pièce et se saisit d’une panière d’osier que Maître Combe n’avait pas vue jusque-là. Délicatement, il retira le velours sombre qui la protégeait, avant d’en ouvrir délicatement le couvercle d’où sortait un bruit étrange. On aurait dit des petits cris de bébé… ou de lutin. Il en sortit avec maintes précautions une grosse boule de poil soyeuse, gris foncé, toute ronronnante. Piqués comme deux émeraudes au-dessus d’un petit museau surmonté d’une tache blanche en forme d’étoile, deux immenses yeux verts le fixaient. Maître Combe, fasciné et stupéfait, eut soudain l‘impression que l’animal non seulement lui souriait mais, très lentement, délibérément, venait de lui faire un clin d’œil !

- Elle s’appelle Sitara. Cela signifie « Etoile » dans la langue du Royaume de Perse où elle est née. C’est une espèce de chat très rare, réservée aux rois et aux nobles de la Cour du Grand Khan. On dit en Orient que ces chats sont de grands Magiciens. Qu’ils furent autrefois des Mages puissants. Et qu’ils ont choisi de s’incarner dans une forme leur permettant de vivre avec les humains pour mieux les aider, les guider et les protéger. Elle est désormais votre étoile, mon ami.

Les yeux plongés dans ceux du chat, Maître Combe sentit alors une vague de joie et d’allégresse l’envahir. Serrant l’animal tendrement contre lui, il s’apprêtait à remercier Maître Hyacinthe lorsqu’il lui sembla entendre un petit rire de l’autre côté de la porte. En provenance de l’Armoire-Crèche fermée que trois apprentis commençaient à envelopper de couvertures pour aller l’installer dans l’église. Dans un coin sombre de la pièce, un léger mouvement attira alors son attention : une toute petite souris venait de pointer son museau frémissant sous un fauteuil et le fixa quelques instants de ses yeux noirs et brillants, avant de disparaître prestement. Levant les yeux vers la fenêtre donnant sur le jardin, il aperçut alors, brillant sur le fond bleu pâle de ce petit matin d’Avent, l’Etoile du Berger toujours présente. Et trois moineaux en compagnie d’un pigeon, posés sur le rebord du puit. Tout était bien. Souriant, Etoile ronronnant de plus belle dans ses bras, il serra longuement la main de son ami.

Cette année-là, Noël fut exceptionnel à Saint-Rémy de Provence. On raconte que l’Armoire-Crèche de Maître Combe était si belle, ses personnages semblaient si vivants, le bleu de son ciel si intense et lumineux avec ses étoiles d’or pur, que les spectateurs ne pouvaient en détacher les yeux, heureux comme des enfants. Même le roi, dans son palais, si loin au Nord, demanda à ce qu’on lui en fasse un dessin pour pouvoir l’admirer. A dater de ce jour, toutes les Armoires-Crèches de Maître Combe figurèrent toujours, dans un coin, une superbe fontaine à l’italienne… et tout un petit monde de protecteurs ailés, griffus, poilus, trotte-menu dispersés discrètement sous les pierres et au creux des arbres peints en arrière-plan. On dit aussi que les banquets et spectacles de l’Avent furent exceptionnels. Que l’on dansa et chanta et rit sans interruption chacune des douze nuits prévues. Que jamais les étoiles ne furent aussi belles et aussi brillantes. Mais qu’elles brillèrent d’un éclat tout particulier la Veille de Noël, tandis que la Messe de Minuit rassemblait toute la ville au pied de l’Armoire-Crèche dans l’église illuminée. Et que certains, ayant sans doute abusé du vin chaud, jurèrent avoir vu les statues des fontaines de la ville s’animer cette nuit-là et danser pour le petit peuple des rongeurs et des oiseaux réunis autour d’eux sur les pierres moussues.

Curieusement, jamais autant de chatons gris ne naquirent que cet hiver-là. Des chatons aux yeux verts et à la fourrure gris foncé… Mais on raconte tant de choses et c’était il y a si longtemps !