Dorothy Fratt (1923-2017) : la Vie. La Couleur. Le Bonheur

Première exposition européenne d’une grande Dame de l’Art. Portrait d’une artiste majeure, tout en couleurs…
 

 
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Dorothy Fratt

Quand la Lumière se fait Couleurs

 

Rencontre avec une coloriste exceptionnelle : l’Américaine Dorothy Fratt. Ses immenses toiles transcendent les aplats et les surfaces pour s’émanciper en formes mouvantes et tri-dimensionnelles. C’est une plongée en apnée dans un monde incroyablement riche et foisonnant. Grouillant. Puissant. Et gai. D’une énergie éblouissante, éclaboussé de lumière et de vie.

Dorothy Fratt    à la fin des années 1980 - photo de Jose Bermudez

Dorothy Fratt à la fin des années 1980 - photo de Jose Bermudez

Née à Washington D.C. en 1923, c’est là, dans deux des écoles d’art les plus réputées de la ville, qu’elle se forme et expose, très tôt. Or Washington, dans les années 1950, c’est, au plan artistique, ce qu’on appelle la Washington Art School : un groupe d’artistes expérimentant dans le même esprit que les peintres new-yorkais se réclamant, à la même époque, de l’expressionisme abstrait, en particulier sous son aspect le plus coloré (Color Field Painting, littéralement : peinture en champs de couleurs). Inspiré du modernisme européen, ce style se distingue par de grandes étendues de couleurs brutes, unies, créant des plans ininterrompus. L’action, les coups d’éclats passent au second plan, l’importance étant mise sur la constance des formes et des processus, dans des réalisations de très grand format. Ils développent un langage formel distinct, explorant les effets sur le spectateur des interactions entre aplats de couleurs vives et effets de matière et de tons. La profondeur est ainsi abolie puisqu’aucune perspective n’est possible et que l’ensemble de la toile ne se développe que sur un seul plan, excluant toute figuration : dans le mouvement dit du Color Field Painting, comme un peu plus tard dans le mouvement de la Washington Color School, l’œuvre fait abstraction de la forme pour mener à une sorte de contemplation méditative. Surtout : la couleur est libérée de ses fonctions traditionnelles et supplétives. Elle ne sert plus à délimiter ou localiser mais devient libre. Autonome. Elle existe pour et par elle-même. Elle devient le sujet lui-même. Elle EST. 
Représenté par de futures figures emblématiques du mouvement comme Sam Francis, Morris Louis ou Kenneth Noland, le groupe de Washington a eu une influence définitive sur Pratt, quand bien même elle poursuivit et développe dès 1958 (lorsqu’elle quitte Washington pour s’installer en Arizona) son style propre et une approche personnelle tant de la peinture que de la couleur. 

 
(De gauche à droite, salle des   Dorothy Fratt   dans l'exposition "   colourful.frabenfroh   "): "Secret Green" (1985), "Red and Green" (1975), "Thalo with Chaser" (1983-1987),"Laban's Staves" (1991), sans titre (1987), "Along Night's Measure" n.d., "Odyssey" (1987) et "Sedona Green Line" (1978)

(De gauche à droite, salle des Dorothy Fratt dans l'exposition "colourful.frabenfroh"): "Secret Green" (1985), "Red and Green" (1975), "Thalo with Chaser" (1983-1987),"Laban's Staves" (1991), sans titre (1987), "Along Night's Measure" n.d., "Odyssey" (1987) et "Sedona Green Line" (1978)

 

« Chaque tableau est un voyage et une aventure. Un processus que je ne comprends pas vraiment . Que personne, peut-être, ne peut comprendre » Dorothy Fratt

Malheureusement, Dorothy Pratt est une femme… ce qui, j’en suis persuadée, explique sa tardive et timide reconnaissance internationale, au contraire de ses pairs masculins, qu’on les range ou pas dans l’un ou l’autre mouvement issu de l’expressionisme abstrait américain. Et bien que reconnus et admirés par ses pairs comme par nombre de critiques influents et de collectionneurs, son immense talent et son époustouflante maîtrise des formes et des couleurs n’ont pas encore obtenu le statut et l’admiration qu’ils méritent. Patience… on y vient. Les photographies, les cantonnant au bi-dimensionnel et gommant la richesse des jeux de matière et de surface, ne rendent pas justice à la profondeur et à l’épaisseur organique de ses toiles. Pour l’appréhender pleinement, il faut s’y perdre, entamer un long et profond dialogue avec elles, face à elles : alors, et alors seulement s’élève leurs multiples voix. Leur chant, subtil et puissant, comme une vague venue des profondeurs qui soudain soulève et bouleverse la trompeuse quiétude de formes apparemment simples et inertes. Alors… alors on voit, yeux décillés, avec l’âme et le corps, tout un univers d’émotions et de mots, une respiration, profonde et ample. Une énergie, extraordinaire. J’ai l’impression qu’elles rient, en grands éclats colorés, et discutent entre elles sous les cimaises du MUSEUMART.PLUS où je les ai découvertes, lorsque le dernier des visiteurs a quitté les lieux. Sans doute échangent-elles avec leurs voisins, les grands Outrenoirs de la salle des Soulages ? Il n’y a aucune porte entre les salles d’exposition dans ce musée, les œuvres, les flux, l’énergie y circulent librement : les visiteurs aussi, lorsque le jour revient. Elles vous attendent, ne les décevez pas ! C’est un voyage de découverte dont vous ne reviendrez pas indemne, et c’est tant mieux. 

 
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Dorothy Fratt...

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COLORS/Couleurs!!!

Oeuvres et Lumière

Dorothy Fratt:   "The Edge of Day" (1983)

Dorothy Fratt: "The Edge of Day" (1983)

 

« Couleurs ! »

Les très nombres œuvres de Dorothy Fratt de la collection Biedermann sont le pivot et le centre de l’exposition majeure présentée par le MUSEUMART.PLUS cette année (et jusqu’en janvier 2019) : « colorful. farbenfroh ». Voyage de découverte d’un peintre et d’une personnalité exceptionnels. Au travers de ce parcours initiatique, le monde se fait d’abord couleur, pure. Et puis, les couleurs se fondent et s’incarnent en une puissante vague d’énergie qui transcende les œuvres et les lieux dans un élément dominant : la Lumière. Sous tous ses prismes et tous ces aspects. Energie pure, par vagues et vibrations. Certaines presque imperceptibles, d’autres presque assourdissantes tant elles se font sonores et évidentes. Il est question de musique et de rythme dans ses toiles. D’émotions et de souvenirs. De paysages. De sensations. De transmission aussi. Mais toujours, toujours, de lumière. 
Apprendre que le peintre a passé la majeure partie de sa vie d’adulte et d’artiste dans la lumière si particulière du Sud-Ouest des États-Unis m’a semblé une évidence. Je l’avais vue, je l’avais ressentie si profondément, cette lumière : transcrite, étalée, malaxée. Rendue en un flot presque brut de pigments non dilués au travers de ses toiles. Il est des peintres de la lumière comme il en est de la pénombre et des ciels voilés. Dorothy Fratt est de la famille des premiers : elle appartient à cette terre de nuances primaires et tranchées, de paysages minéraux, de soleil écrasant et de vie insolente. Et gaie. Et puissante. Intensément belle.