Lettre à un jeune homme de l’époque yéyé

Chien dodelinant de la tête en plastique et simili-velours, à placer à l’arrière des voitures, années 1960, collection berlinoise privée.
 

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Jeune homme, 

Vous symbolisez une grande partie de mon enfance. Ce qui me situe donc dans la catégorie des dinosaures chenus dont la génération de mon neveu, se demande s’ils ont vu voler des ptérodactyles. Mais quelle époque que la nôtre ! Vous me faisiez rêver, à dodeliner de la tête à l’arrière des voitures. Imperméable aux ricanements méprisants de mes parents (le mot « bobo » n’existait pas encore mais ils avaient toutes les caractéristiques nécessaires pour y aspirer), pour qui vous étiez le signe infamant d’un mauvais goût rédhibitoire. Nécessairement couplé à une appartenance sociale très en-dessous de la leur. Les années 60 du siècle précédent n’avaient pas encore fait leur aggiornamento…un joli mois de mai propice au vol de pavés sur les boulevards parisiens allait précipiter les choses à la fin de la décennie.

Vous appartenez à une époque pleine de couleurs et de plastique que les moins de 5o ans n’ont aucune chance de jamais connaître. Vos semblables et vous-même tressautiez alors à l’arrière des Opel Rekord, Ford Taunus et autres 404 Peugeot. Il y avait une véritable esthétique dans la décoration des plages arrière où vous trôniez. Pour la plus grand fierté de vos propriétaires. Vous voisiniez souvent avec un coussin amoureusement brodé aux chiffres de la plaque d’immatriculation du véhicule que vous pariez si gracieusement. Et un couvre-rouleau de papier toilette crocheté dans un audacieux mélange de couleurs moches. Inutile de préciser que la Volvo familiale n’a jamais accueilli vos courtaudes petites pattes en plastique. A mon grand désespoir… Mais j’ai récemment vu passer l’un de vos semblables, hochant la tête avec enthousiasme à l’arrière d’une Mercedes ancienne, amoureusement conduite par des jeunes gens nés avec le Net. J’en ai été toute émue : me sont revenues les souvenirs d’une époque insouciante et gaie, toute tressautante d’une génération de chanteurs yéyés massacrant des succès américains en tenues Cardin et coiffure frangée ou choucroute laquée façon canard pékinois. Aznavour reprenant en boucle à la radio « Emmeneeez-moi au pays du sooolleeeil…. ». Et le générique Grand Siècle du Concours Eurovision de la Chanson. 
Jeune homme: vous êtes un antidote au vague-à-l ’âme. Un shoot de bonheur et de mauvais goût. Un aller-simple pour une époque dont je ne souhaiterais garder que l’insouciance et l’optimisme en technicolor. En oubliant que ces années-là furent aussi celles de la Baie des Cochons et de la mort de Marylin. Et de diverses guerres qui, de l’Indochine à l’Algérie en passant par l’Angola allaient ensanglanter la planète pour longtemps. Les années du vinyle et des sucettes à l’anis de France Gall. Et des assassinats de Martin Luther King et de John F. Kennedy… Donc, soyons résolument de mauvaise foi : raccrochons-nous uniquement aux bulles de bonheur! Et reprenons en cœur, vous et moi, en hochant la tête en rythme : « Love, love me do ! You know I love you. I’ll always be true. So please, love me do! Whoaaaa… love me do!”