Lettre à une Jeune Personne de Mauvaise Réputation

Piège à souris. Années 1920. Leipzig, Allemagne. Repérée chez Dankwart à Berlin.*
 

 
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Mademoiselle,

Permettez-moi de vous faire part de ma désapprobation. Car vous trompez votre monde avec une regrettable duplicité ! Oh, vous jouez les coquettes, trompant les esprits naïfs, dont je suis, en affichant d’accortes rondeurs en forme de gâteau. Ingénument perchée sur une planche en bois. Mais vous êtes un monstre, Mademoiselle ! Un petit monstre, certes. Et peu sanguinaire… Mais enfin, un redoutable prédateur. Guettant le rongeur innocent qui, fatalement, se retrouvera prisonnier de vos élégantes courbes. 
« Quoi !? », me dites-vous, indignée, « mais les monstres, les vrais, tout griffus, dentus, poilus, ce sont précisément ces abominables rongeurs que je sais si bien neutraliser ! » Comme vous y allez… Avez-vous songé un instant, un seul, à la panique de la souris que vous venez de capturer ? Incapable de s’échapper par l’entonnoir de fils de fer lui ayant, oh perfide et ingénieux stratagème, permis de se glisser au cœur de votre dodue petite personne ? Attirée par quelque morceau de fromage sournoisement déposé en appât ! Songeant avec désespoir à ses petits, son conjoint, ses tantes, sœurs, cousines et cousins laissés au nid et qu’elle ne reverra plus ! L’angoisse d’un destin soudain dramatiquement assombri : va-t-elle être livrée à la gent féline employée céans pour exterminer ses semblables ? Oh angoisse, oh terreur… 
Comment cela ? Je suis ridicule ! Je ne vous permets pas, jeune fille ! Oui, je sais, vous avez plus de 80 ans. Mais les pièges à souris ne vieillissent guère. Vous avez su garder l’espiègle mais retorse efficacité de votre prime jeunesse. Lorsqu’une ménagère de Leipzig, excédée par les razzias du fléau souricier dans ses placards à provisions, et ne souhaitant pas s’encombrer d’un quelconque Raminagrobis, vous acquit pour quelques pfennigs chez le quincailler. 
« Mais je ne tue pas » plaidez-vous. Certes. A l’inverse de vos abominables et criminelles cousines, les trappes à ressort. C’est même pour cela qu’une ingénieuse petite porte a été ménagée dans votre flanc rebondi pour permettre d’extraire le rongeur prisonnier. Dont le destin nous restera à jamais inconnu… Que pouvait-il donc advenir de ces souris capturées dans les cuisines de Leipzig ? Les relâchait-on ? J’ai quelques doutes… Mais peut-être se trouvait-il des âmes charitables, peu enclines à exterminer même les pestes à longue queue ravageant leurs réserves. A l’instar de mon père, qui, tout militaire qu’il était, n’a jamais pu se résoudre à tuer le moindre souriceau. Que nous attrapions donc avec l’une de vos modernes descendantes et beaucoup, beaucoup de Brie de première qualité. Avant d’aller les relâcher en forêt. « Sentimentalisme de citadins » persiflez-vous ? Peut-être. Heureusement, vous ne sévissez plus depuis longtemps… car devenue objet de décoration. Sobre et élégante dans votre modernisme intemporel. Insolemment posée comme un objet d’art au cœur d’un magasin très chic du non moins chic et avant-gardiste quartier de Prenzlauer-Berg à Berlin.
Je ne vous excuse pas, Mademoiselle. Mais vous souhaite longue vie dans votre nouveau rôle. Loin, très loin des souris de Berlin… Ou d’ailleurs. 

 

* collection privée S.L.Mehr