Lettre à un Monsieur de Berne

Ours en bois sculpté faisant salière et poivrière, fabriqué dans l’Oberland bernois à la fin du 19e siècle ou au début du 20e*
 

 
ours copie.jpg
 

Sehr geehrter Herr Bär
Bon… UN ours, en français. J’ai, tout à fait arbitrairement, estimé que vous êtes un Monsieur. Si votre petit nom devait être Waltraud et non Gottfried, j’en suis confuse. Votre côté un peu « carré » m’incite à penser que vous êtes, certes, Bernois, mais encore mâle. Gottfried, donc. Ça vous a un côté rustique qui vous sied, me semble-t-il. Pas précisément primesautier, je vous l’accorde. Mais enfin, ne serait-ce qu’en raison de votre morphologie tenant davantage du bahut paysan de l’Oberland que d’un délicat Tanagra ancien, je ne dois pas me tromper de beaucoup en estimant que ce n’est pas votre trait de caractère dominant. Ce n’est en tout cas pas celui de vos congénères de griffes et de fourrure longtemps détenus au mépris de toutes les règles de bien-être animal dans une fosse médiévale de la ville de Berne. Au prétexte que vous êtes l’emblème du canton. 
Il est surprenant – et affligeant, je vous l’accorde – de constater l’évolution qui mène du redoutable et redouté seigneur des forêts germaniques au nounours attendrissant réservé aux enfants depuis le Teddy Bear des années 1900. Et, dans votre cas, à ces très recherchés modèles en bois sculpté qui firent le bonheur des touristes dès le 19e siècle, de la Forêt-Noire au lac de Thoune. Et font désormais celui des collectionneurs. Dont je suis. Pourtant, n’importe quel gardien de zoo vous le dira : un ours c’est redoutable, dangereux, goinfre, solitaire, avec une haleine à foudroyer un cheval. Mal léché, en somme. Et d’une redoutable intelligence. Mais voilà : au fur et à mesure de votre disparition dans l’arc alpin, parce qu’on ne vous craignait plus, faute de combattant, on vous a affadi et mythifié en gentil bâfreur de miel (parfois chaussé de bottes en caoutchouc, humiliation suprême, surtout avec un nom de gare londonienne). Moins on vous voyait dans la réalité et plus vous envahissiez les salons bourgeois, entre meubles en faux Henri II et rideaux en velours, coincé entre les plantes en pot et le piano. Et vous voilà à tendre sel et poivre avec l’œil taquin de mon teckel à poil dur, transformé en souvenir pour touristes style Tartarin sur les Alpes. Grandeur et décadence. Mais il faut reconnaître le talent de l’artisan anonyme qui vous a sculpté. Même dans cette pose ridicule. Force et souplesse, le museau levé, vos petites oreilles rondes dressées, le corps massif et fermement planté sur vos pattes arrière. On a l’impression de voir jouer les muscles, impressionnants, sous la fourrure. Il y a de la tendresse mais aussi de l’admiration dans cette petite sculpture. 
Entre nous, vous vous en tirez bien… si je puis dire. Humiliation vénielle que ces deux coupelles destinées à l’assaisonnement du rôti du dimanche. Si, si, je vous assure. J’ai souvenir d’avoir vu – pire, admiré, je l’avoue, le rouge au front – des ours sculptés pour servir de porte-parapluie. Ou de porte-carte. Voire de porte-manteau. Pour ne pas parler de celui servant de socle à la table de la salle à manger d’un charmant petit hôtel de Grindelwald. Un chef-d’œuvre, dans son style. A cette aune, servir de salière reste certes peu glorieux mais très légèrement moins servile… Vous ne goûtez guère la nuance, me dites-vous ? Nicht amusiert. Je ne peux vous donner tort. Mais puis-je vous assurer, cher Gottfried, de toute ma tendresse ?  En espérant, courageuse mais pas téméraire, ne jamais croiser l’un des vôtres en liberté au détour d’un bois de sapins du Brienzersee.
 

* collection privée S.L.Mehr