Lettre à S.A.R. Hachinette Ière

Hachoir à fines herbes « Hachinette »*

De marque Peugeot, France, fin du 19e ou début du 20es.
 

 
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Chère Madame

Eu égard à votre âge vénérable, vous me permettrez, j’espère, de m’adresser à vous avec tout le respect dû à une robuste et efficace vieille dame, toujours vaillante… 
Je ne vous cacherais pas avoir éprouvé un léger moment de flottement : comment m’adresser à vous sans vous vexer ? Le français donne du masculin au mot « bol », comme à « creuset « ou à « hachoir ». De prime abord, et sans savoir exactement à quel usage vos concepteurs vous avaient destinée, je pensais ne pas prendre trop de risques en m’adressant à Monsieur le Hachoir à Herbettes. Ou Monsieur le Bol en Bois avec son Coupe-Herbes en Demi-Lune. On dirait l’un de ses noms-gigognes dont les bourgeois enrichis, de Molière à Flaubert, aimaient à se draper comme dans de bons habits de drap bien solide, destinés à les désigner comme arrivés au haut de l’échelle sociale de leur province. Monsieur de Pourceaugnac de la Tabliette-Cherrat… anciennement Monsieur Martin, meunier enrichi ou brasseur établi. Mais non : je me trompais. Je vous en demande pardon. Un ami berrichon et spécialiste des objets et outils traditionnels de la France rurale (ce qui n’a rien à voir a priori, je vous l’accorde. Quoique…) a fini par me révéler votre nom et, partant, vos origines industrielles. « Hachinette ». Madame Hachinette. Franche, solide, populaire. Solidement campée sur ses racines utilitaires. Une ancienne marque déposée, élaborée il y a plus de cent ans dans les bureaux de ce que l’on n’appelait pas encore le département Marketing de l’un des fleurons industriels français : Peugeot. Oui, les automobiles. Mais aussi les moulins à café, à poivre… et, donc, la hachinette. Qui fit le bonheur des ménagères tout au long du 20e siècle. Un nom commercial devenu, avec le temps, un nom commun, tant vous fûtes populaire, Madame. Objet hybride mais génial, intermédiaire entre un mortier et un moulin ou hachoir. Affublé d’un diminutif en -ette rappelant la taille réduite de votre lame en demi-lune. Ce qui vous donne un petit côté primesautier. A en oublier que le tranchant de votre acier est tout à fait à même d’entailler méchamment un doigt négligeant. Au même titre qu’une botte de ciboulette. Vous avez ainsi un petit côté féroce et rustique tout à fait réjouissant. Une sorte de Reine Victoria des cuisines de France : petite vieille dame sans grâce particulière, solide, trapue, tenace… et d’une humeur de bouledogue dyspeptique si l’on ne vous traite pas avec respect.

Permettez donc, Madame et très chère Altesse Hachinette, que je vous fasse ma révérence. Avec toute ma respectueuse tendresse… et une soudaine envie d’omelette sublimée d’herbes amoureusement hachées avec des oignons frais !

* collection privée S.L.Mehr