Lettre à deux Guerriers Népalais

Phurbus ou dagues rituelles chamaniques (Népal,  première moitié du 20e siècle). Bois sculpté. 

 
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Namaskar, Très Puissants Guerriers.

Je vous sais mâles, sans hésitation. Et sans grand mérite, car il est presque certain que les chamans qui vous ont sculptés étaient des hommes. Il y a quelques femmes chamans, il est vrai : le sexe n’a pas d’importance dans le monde des esprits. Mais elles sont rares. 
Vos créateurs étaient chamans. C’est un fait. Et ne sont plus. C’en est un autre. Comment puis-je le savoir ? Parce qu’aucun chaman ne laisserait ou transmettrait son phurbu. Oui, c’est le mot, d’origine tibétaine, qui vous désigne dans les régions de l’Himalaya d’où vous êtes originaires. Phurbu ou phurba, mais peu importe ces finasseries de linguiste. La vérité est ailleurs, comme le proclamait une série occidentale où vos créateurs n’auraient pas dépareillé. Car votre monde est celui des esprits et des ancêtres. Des plans astraux. Des démons et des forces blanches ou noires. Et n’entretient aucun rapport avec les règles de la raison raisonnante et du cartésianisme.
Nul chaman, donc, ne transmettrait, remettrait ou vendrait son phurbu. Parce qu’il s’agit d’une arme rituelle puissante et personnelle, que chaque chaman sculpte lui-même. Elle doit obligatoirement comporter trois faces, et trois niveaux. Trois, chiffre sacré dans toutes les cultures. Dont celles qui s’entrelacent si étroitement dans vos montagnes, hauts-plateaux et vallées : chamanisme, bouddhisme et hindouisme. 
A la mort de son chaman, la dague perd tout pouvoir. Et se retrouve dans les musées et collections occidentales. Certaines sont de véritables œuvres d’art. Elles sont puissantes, ou l’ont été. Mais, surtout, elles sont belles. Intrigantes. Envoûtantes. Magiques, au-delà des mondes et de la mort de leurs créateurs. 
Je vous ai nommé « guerriers » et je m’incline avec respect devant vous. Car c’est bien ce que vous êtes. Lames rituelles destinées à exorciser et à guérir : les maladies psychiques mais aussi physiques, si intimement liées dans le monde d’où vous venez. Armes de combat et de guérison. Votre maniement est exclusivement réservé aux initiés de haut rang. Eux seuls savent, avec votre aide, terrasser les démons en annihilant leurs pouvoirs, au cours de longues séances de transe. Eux seuls savent les arcanes et les forces des mondes surnaturels, et le sens exact des symboles et figures qu’ils ont sculptés pour vous donner forme et vie. Le manche, trois têtes exprimant les trois émotions fondamentales : la Joie. Le Dégoût. La Sérénité. Le corps médian, représentant la Foudre, stylisée sous forme d’entrelacements savants ou évoquant des animaux et des divinités. Et la lame : trois faces, avec chacune son sens et son pouvoir propre mais qui, unies, couperont, littéralement, le pouvoir, l’énergie et la force des démons auxquels s’opposera le chaman dans ses combats cosmiques. 
Il est d’autres guerriers de légende venus du Népal, dont la lame, de métal, celle-ci, est redoutée depuis des siècles : les Ghurkas, le féroce corps d’élite des troupes indiennes de Sa si Britannique Majesté à l’époque où Elle régnait sur les Indes.  Mais vous, Redoutables et Puissants Guerriers de Bois et de Magie, vous transcendez les époques et les mondes pour le bien et la guérison des humains. 
Soyez-en ici remerciés, avec toute mon admiration. 

 

* collection privée S.L.Mehr