Lettre à une Dame Blanche

Sculpture en albâtre de Pascal Cerchi (2014)*

 
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Madame,

Permettez-moi de vous exposer ici toute ma tendresse et toute mon admiration, jamais démenties depuis ce coup de foudre dans l’atelier de votre père et sculpteur, un jour de juillet, au fin fond de la Bourgogne. A l’ombre, ou presque, d’un vaisseau de pierre dédié à une autre Voyageuse divine dont la blancheur fait écho à la vôtre : Vézelay, si lumineuse sur sa colline rocheuse. Et si propice à inspirer les artistes et les poètes. 
Il y a des années de cela, et j’éprouve toujours le même émerveillement en contemplant la lumière douce, légèrement laiteuse, qui semble irradier de vous, la courbe lisse de vos hanches, votre force tranquille et si intensément féminine. Vous me pardonnerez, ma Dame, de ne pas vous donner ici le nom que mon ami Pascal Cerchi, lorsqu’il vous fit émerger d’un bloc d’albâtre blanc venu d’une mystérieuse carrière espagnole, souhaitait vous donner : « Les Heures «. Joli titre de galerie parisienne que je pouvais déjà imaginer imprimé sur le glacé impeccable d’une brochure d’exposition. Mais qui, décidément, ne « sonnait » pas, n’éveillait aucun écho lorsque je vous admirais, à peine ébauchée encore, sur ce bloc de marbre où vous captiez force et lumière avant l’étape si délicate du polissage. Car vous êtes une Immortelle, Madame. De la lignée de ces déesses blanches venues du fond des âges dont vous m’évoquez l’image : de la miniature en ivoire de Lespugue (vous, déjà, dans l’une de vos incarnations, je n’en doute pas) aux mystérieuses princesses de Bactriane aux yeux de lapis. De la lumière pétrifiée dans le marbre des idoles des Cyclades à la translucence de l’Ishtar du Louvre. Vous avez toujours été là, depuis la Nuit des Temps, Mère et Protectrice. Vous avez porté tant de noms, vous en porterez encore tant d’autres. Ceux, inconnus, des premières Mères de la Préhistoire. Celui de la Déesse-Serpent de Crète.  Ceux des grandes déesses d’Egypte. Et des Dames de Pierres Précieuses de Mésoamérique. Celui, oublié dans les sables d’Arabie, de la grande déesse Allat. Et les myriades de déesses de la Lune, des Récoltes, des Sources qui veillent de toute éternité sur leurs si fragiles adorateurs. 
Finalement, nous avions choisi « Gaïa » : c’est ainsi que vous avez figuré, nue, belle, rayonnante, sur les affiches d’une exposition d’anthologie logée au creux ruisselant d’eau d’une grotte-chapelle creusée dans la falaise soutenant la vieille ville de Fribourg. Un retour à vos origines chtoniennes dont je sais qu’il vous a plu. Tout comme les fleurs-offrandes qu’aiment tant vos sœurs des Indes : Lakshmi, la Tant Aimée. Durga, la Redoutée. Devi, sous toutes ses formes.
A vos prochaines incarnations, Madame, avec toute ma tendresse.

* collection privée S.L.Mehr