Lettre à deux Serpents Cosmiques

Boucles d’oreilles en or et gomme-laque, 19E SIèCLE, Tamil Nadu, Inde du Sud*

 
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Mesdames ou Messieurs,

Je ne suis pas très sûre… Comme je ne suis pas certaine non plus que vous soyez réellement des serpents, cosmiques ou non. Les quelques – rares – experts en bijoux dit « ethniques » de l’Inde n’en ont jamais été certains. Je soupçonne qu’ils se sont rabattus sur cette explication faute de mieux. Parce qu’à vrai dire ils ne savent pas ce que vous représentez. Et que « Serpent Cosmique « ça fait tout de suite plus séduisant et mystérieux que « désolés, nous n’avons pas la moindre idée de ce que c’est «. Certains, tout aussi perdus, ont avancé l’hypothèse que vous représentiez plutôt un oiseau stylisé. Lequel et représentant quoi ? Mystère. Pourquoi pas, après tout. Mais, j’avoue, j’aime bien, moi aussi, l’idée du Serpent. Revu et corrigé par Brancusi. Car vous êtes d’une incroyable modernité, tout en formes géométriques. Comme une sculpture abstraite. Alors, va pour le Serpent… Vous êtes des objets de parure précieux et rares. Des boucles d’oreilles, en fait. Bien moins lourdes qu’il n’y paraît. Car si vous êtes faits du métal des dieux (et des déesses), porté en Inde du Sud par toutes les femmes, des plus modestes servantes aux princesses des grandes dynasties guerrières, les éléments qui vous composent sont creux, emplis de gomme laque et recouverts d’épaisses feuilles d’or martelé. On vous nomme pampadam, au Tamil Nadu, dont vous êtes originaires. Un joli nom pour une bien étrange parure. De moins en moins portée et donc fabriquée, du reste. D’où sa rareté. L’apanage des femmes de la communauté des Kondayan Kottai Maravar, l’une des principales castes du Sud. Elles les portent généralement avec jusqu’à neuf autres lourdes boucles d’oreilles en or, distendant ainsi leurs lobes d’oreilles jusqu’aux épaules. Etrangement semblables aux lointaines Dayaks de Bornéo. On peut comprendre que les jeunes femmes actuelles, même dans cette communauté très traditionnelle, rechignent à arborer d’aussi encombrants ornements. Les lobes distendus, à l’heure d’Internet et des Miss India devenues Miss Monde, ça manque singulièrement de swag, il faut le reconnaître. Et vous voilà, drapés de mystère et de beauté, devenus objets de collection, précieusement conservés par des passionnés de bijoux anciens et exotiques. Privés de votre fonction première de protection et de distinction de caste. Mais sertis désormais dans des écrins de velours pour être exposés à l’admiration des visiteurs de musées.

Avec, chers et mystérieux Serpents-Oiseaux Pampadam, mes plus admiratives salutations et tous mes vœux de réussite dans votre nouvelle incarnation.

* collection privée S.L.Mehr