Tilmann Grawe: l'Avant-garde et l'Intemporel

Portrait Décalé d’un Créateur-Voyageur

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Tilmann Grawe ou l’Insolence sereine de la Beauté. Portrait en ombres et en lumières

 

« Le plus Parisien des designers européens », comme il se définit lui-même, Tilmann Grawe a choisi le prêt-à-porter de luxe pour s’exprimer et définir sa vision de la Mode et de la Femme. Reconnu en particulier pour son talent à utiliser et sublimer des matériaux inhabituels, il poursuit depuis quelques années une carrière remarquable et remarquée, hors des sentiers battus mais sachant mêler avec un sens inné de l’esthétique le classicisme et l’avant-garde.

Créateur, baroudeur, artiste et artisan, orfèvre assemblant avec minutie la mécanique subtile de divers métiers d’arts pour créer des modèles uniques, alchimiste futuriste mêlant matières et savoir-faire, Tilmann Grawe est un créateur inclassable et pourtant déjà reconnaissable entre tous. C’est la marque des grands. SA marque, sa griffe. Son identité. Sa ligne rouge aussi : au cœur de sa démarche de créateur, mais aussi de ses collaborations avec l’aristocratie des métiers du luxe comme les brodeurs, les fourreurs, les dentellières, les gantiers à l’ancienne, les tanneurs d’exception qui savent transformer des peaux en soies vivantes et douces. Au cœur de l’homme sous toutes ses facettes – et elles sont nombreuses. Il aurait adoré, je crois, vivre en grand seigneur de la Renaissance, guerrier et mécène à la fois, explorateur sur les diverses Routes des Epices et prince flamboyant mêlant l’acier damasquiné des dagues aux reflets moirés des poisons et des brocards, des bijoux fastueux et des dentelles, des peaux et des fourrures sauvages aux tissus rares, mêlés de fils d’or et d’argent, rebrodés de cristaux de Bohème.

Né en Allemagne, où il a commencé ses études, il s’établit très tôt à Paris où il se forme et se perfectionne à l’Ecole de la Chambre Syndicale de la Couture Parisienne, avant d’être engagé chez Louis Féraud Haute Couture. Il y présentera sa première collection de mode et d’accessoires en 1989 avant de rejoindre Paco Rabanne en 1992. Il sera son collaborateur pendant 7 ans, avant de lancer sa propre marque en 1999, lorsque Paco Rabanne décide de quitter l’univers de la haute couture. 

La première collection de prêt-à-porter de luxe signée Tilmann Grawe est présentée en avant-première en mars 2000 dans les salons de l’Hôtel Bristol, à Paris, mêlant prêt-à-porter et haute couture en un style très personnel, immédiatement reconnaissable et pourtant intemporel. Le succès, depuis, ne s’est jamais démenti, porté par les plus stars et les plus photographiées de ses clientes, de Paz Vega à Aishwarya Rai en passant par Lady Gaga.

Rencontre avec un créateur engagé et un homme d’exception.

 
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 Q :  La Femme et la féminité sont au cœur de votre démarche de créateur : les hommes  seraient-ils si fades qu’ils ne vous donnent pas l’envie de créer pour eux ?

T.G :  Non, les hommes ne sont pas fades du tout ! Mais d’une toute autre saveur. Simplement, la sophistication au féminin est celle qui me donne le plus envie de créer.

Q :  Comment l’expliquez-vous ?

T.G :  Tout a commencé d’une manière « classique » : tout simplement en comparant les créations du meilleur tailleur pour hommes de Francfort-sur-le-Main, où j’ai grandi, et celles d’un couturier connu, mais créant pour une clientèle féminine. En créant pour une femme, vous pouvez aller plus loin dans la sophistication. Sans dépasser les codes imposés par la société. Ce n’est pas le cas pour les hommes.

Q :  Quelles sont les femmes qui vous inspirent : avez-vous un modèle, un archétype ou une muse en tête au moment de créer ?

T.G :  C’est un cocktail de diverses influences. Des femmes célèbres et des icônes de mode : Joséphine Baker, Marlene Dietrich, Maryline Monroe . . .

J’adore le mélange entre sophistication, sens du style et véritable humanisme, très engagé. L’une de ces femmes d’exception, pour qui j’ai une admiration absolue, était Eunice Johnson. Elle était à la tête d’un véritable empire de la mode et de la beauté, au travers notamment du célèbre magazine Ebony. Elle ne s’est pas contentée d’aimer la mode, et de la porter avec talent : elle s’en est servie, pendant 50 ans, pour libéraliser les mœurs en donnant à la communauté noire américaine l’accès à la haute couture. Surtout, elle a su rendre la Beauté noire visible, partout, au travers de son empire de presse et de son influence.

Aujourd’hui, j’admire des femmes comme Lady Gaga. Pour son audace. Mais aussi Mylène Farmer. Pour son authenticité. Sa fragilité. Halle Berry, Charlize Théron ont elles-aussi une beauté qui me touche. Elles sont nombreuses, en fait, à m’inspirer. Des beautés connues, mais aussi inconnues. Célèbres ou non.

Pour mettre en scène et en image mes créations, je suis particulièrement inspiré par un archétype très longiligne, gracieux, mais vibrant d’énergie. Peut-être parce que c’est celui qui me ressemble le plus. Mais pour moi, avant tout, la Beauté est multicolore : à mon arrivée à Paris, à mes débuts, c’est ce qui m’a le plus marqué dans les défilés d’Yves Saint Laurent. Cette mise en scène révolutionnaire de la Beauté sous toutes ses facettes, toutes ses couleurs, à travers toutes les cultures.

Quand je crée, je m’inspire essentiellement de cette vision de la Beauté universelle. C’est la mienne également. Je peux m’inspirer de mes modèles féminins ou partir du désir de voir une création particulière portée par une personne particulière. En fait, il m’est très difficile de mettre moi-même en mots mes propres créations. C’est trop personnel. Trop intime.

Lorsque je pense à une personne, je pense en même temps à des scénarios. Je la mets en scène. Je ne suis pas toujours uniquement inspiré par les femmes… Parfois, même si c’est plus rare, un homme aura le profil et la personnalité pour pouvoir porter l’une de mes créations, sans être ridicule. Mais c’est assez exceptionnel, je vous l’accorde.

Q :   Trois adjectifs résumant votre approche ?

T.G :    Imaginatif – Constructif - Authentique

Q :   Comment voyez-vous l’évolution de la mode et de la création à l’époque de la globalisation   par le Net ?

T.G :   Les nouvelles technologies de l’image et de l’information sont des outils formidables, qui permettent aujourd’hui un développement à très grande échelle. La mode en a intégré les codes comme les potentialités, en s’adaptant et en en tirant avantage. Aujourd’hui, par exemple, si un magazine en Australie fait un sujet sur mes créations, plus besoin de poster des diapositives ! Elles seront sur l’écran du rédacteur en chef en un clic. Ce sont des technologies qui ouvrent aux créateurs de nouveaux horizons incroyables, en rendant accessible ce qui ne l’était pas – ou très difficilement – auparavant.

Q :   Mais y a-t-il encore de la place pour des artisans d’exception comme ceux avec qui vous travaillez, dans un monde où savoir-faire et originalité semblent disparaître sous le glacis de la consommation de masse ?

T.G :   Je pense qu’il y aura toujours de la place pour les artisans d’exception. J’en suis intimement persuadé. Même s’il est clairement plus difficile aujourd’hui de trouver un espace pour exister et vivre de ces métiers d’exigence face à la pression de la consommation de masse, du mélange des références globalisées, de la compatibilité des prix face à la concurrence de productions délocalisées… et aussi face à ce besoin devenu dictatorial avec l’avènement du Net : faire du buzz. Dans l’instant. Sans s’inscrire dans la durée.

Q :   Qui sont vos clientes ? Pour qui créez-vous ?

T.G :    Mes clientes sont des femmes qui aiment mon approche de créateur. Elles font appel à moi parce pour leur créer une tenue particulière. Pour un évènement exceptionnel. Mais pas toujours et pas forcément pour des créations spectaculaires. Car ma palette est large : elle va du classique, du « traditionnel » à l’expérimental pur… Cela dépend du moment, de l’occasion… Et puis il y a aussi toute la gamme des accessoires, que j’adore : un collier. Des gants. Des lunettes. Les possibilités et les occasions sont presque infinies et mon approche créative se fonde toujours sur diverses sources et diverses envies.

Q :  Quelles sont vos matières de prédilection ?

T.G :    Il y en a plusieurs. Pour ce qui est des textiles, j’adore les soieries « classiques » et intemporelles, comme le crêpe Georgette, le crêpe Marocain, la mousseline de soie, le satin cuir de soie… Mais aussi cette merveille unique et exceptionnelle du savoir-faire français qu’est la dentelle de Calais. C’est mon côté haute couture…

         Mon côté plasticien, lui, reste un amoureux absolu du métal mais aime également les matières translucides comme le plexi et le verre. Plus que tout, j’adore le cristal.

         Le défi est là, en fait : faire ressortir la beauté de la matière. Lui offrir un écrin. La mettre en scène et en lumière. Presque toutes les matières recèlent une noblesse et une beauté qu’il faut savoir révéler. Qu’il s’agisse de corne de buffle ou de cuir de lézard ou de python, mais tout autant de talons en plexiglas…

Q :   Et celles que vous n’aimez pas ?

T.G :    Je n’aime pas certains mélanges synthétiques. Surtout, le synthétique qui veut se faire passer pour une matière naturelle… Si une matière est synthétique, alors il faut que ce soit franc ! Assumé. Pas du plastique qui ressemble à du bois ou de la fausse fourrure essayant de ressembler à de la fourrure véritable.

Q :   L’époque où vous auriez souhaité vivre ?

T.G :    L'époque actuelle me va très bien.

Q :    Celle que vous détestez ?

T.G :     Toutes les autres . . .

Q :   La ville qui vous inspire ?

T.G :    Je suis tombé amoureux de Paris dès le premier jour. Et cet amour dure… malgré tout. Avec un clin d’œil et beaucoup de tendresse même pour ses défauts ! Paris m’inspire. Par ce mélange qui en fait l’âme. Son patrimoine. Tout ce que j’aime et ce qui m’attire dans cette ville est assez difficile à mettre en mots, c’est si riche, si dense. Mais j’aime aussi beaucoup New York, qui m’a toujours fasciné.  Elle a une tout autre énergie que Paris, mais qui m’inspire énormément aussi. Elle a un dynamisme, une puissance absolument uniques. Et cette beauté si moderne, si graphique des buildings.

Q :   Et celle(s) que vous fuyez ?

T.G :    J’aime les grandes villes qui, malgré leur taille, ont su garder une structure. Comme New York et Paris. Je crois que j’aurais du mal à vivre dans une métropole tentaculaire comme Sao Paulo ou Mexico…

Q :   La ou les régions du monde où vous vous sentez chez vous ?

T.G :    C’est très lié à des sentiments ou des souvenirs personnels. Intimes. A des degrés divers. Il y a des endroits de mon passé, de celui de ma famille, auxquels je me sens lié … et ceux d’adoption, qui m’ont parlé, qui ont fait résonner ou vibrer quelque chose en moi : Francfort, Berlin Hambourg, la mer du Nord, la Baltique… et Paris, New York, Saas Fee…

Q :   Les cultures ou les styles où vous aimez puiser pour créer ?

T.G :    Constructivisme Futuriste ! C’est la description qu’une journaliste a faite un jour de mon travail. J’aime assez…. Ça me correspond. Autant en ce qui concerne mon travail sur les textiles que mon approche plus plasticienne sur les matières et les procédés expérimentaux.

       C’est un ensemble de vibrations créatives, en éveil, sous-tendues par les principes et l’univers très structuré du Bauhaus. Je garde l’esprit constamment ouvert, je me nourris de tous les instants, de tous les lieux, de toutes les influences qui me « parlent » : que ce soit l’art africain ou l’observation de la nature, des plantes, des animaux autour de moi.

 
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Q:    Votre héroïne, réelle ou imaginaire ?

T.G :    J’aime les personnalités, les femmes fortes… J’ai déjà représenté ou réinterprété certaines de mes héroïnes et muses préférées au travers de mes créations : Marianne. La Reine de Saba. Aelita, Reine de Mars (l’héroïne du premier film de science-fiction, produit en 1924 en Union Soviétique) … une création portée à la perfection par Lady Gaga lors d’un récent shooting à Paris.   

Q :   Vos mentors et vos inspirateurs/inspiratrices?

T.G :    J’ai toujours été inspiré par des créateurs très différents. Dans mon univers, la mode, par les « grands » de notre métier, bien sûr : Yves Saint Laurent, Thierry Mugler ou Madame Grès. Pour des raisons et une exigence d’excellence très différentes mais qui toutes me touchent. Ensuite, j’ai eu la chance de travailler chez et avec Paco Rabanne, qui a véritablement été un mentor pour moi. Je suis resté 7 ans à ses côtés, les dernières années de son activité de créateur de Haute Couture. Ça a été une expérience d’une richesse indescriptible, avec une possibilité d’expression créative personnelle immense. Je lui dois énormément.

         Et puis, bien sûr, m’inspirent aussi, en permanence, mes rencontres avec des artistes, des artisans d’exception, qui m’aident à forger et à faire évoluer ma propre démarche créative.

Q :  Vos prochains voyages ?

T.G :   3 destinations à l’horizon : Azerbaïdjan, Dubaï et le Maroc…

Q :  Les causes qui vous tiennent à cœur et pour lesquelles vous vous engagez ?

T.G :    J’ai toujours eu à cœur de m’impliquer dans des actions et des causes humanitaires qui me sont chères, au travers de mes créations. Pour contribuer à lever des fonds et ainsi agir concrètement : aider à financer des campagnes de vaccination infantile de l’UNICEF au Darfour, ou un programme parrainé par l’épouse du président allemand pour soutenir la réinsertion des enfants-soldats… les causes sont nombreuses, et les besoins immenses.

Q :   Luxe et Ethique c’est : compatible ? souhaitable ? Un vœux pieux ? Une évidence ?

T.G :    OUI c’est compatible et OUI c’est souhaitable. C’est une évidence. Bien sûr, au niveau individuel, ça renvoie aux valeurs avec lesquelles vous avez été élevé. Celles qui vous ont formé. En ce qui me concerne, c’est incontournable : Luxe et Ethique sont un tout.

Pour mentionner un autre de mes héros et modèles : quelqu’un qui incarne cela à la perfection, c’est Oscar de la Renta. Un formidable, un merveilleux couturier. Et un homme exceptionnel. J’ai eu le privilège de le rencontrer deux fois dans ma vie : la première fois c’était à Washington, pour la remise d’un prix d’excellence à Paco Rabanne. La seconde, lors de la présentation d’une de ses collections, à Paris. Oscar de la Renta symbolisait parfaitement la haute couture, le luxe new-yorkais dans toutes sa splendeur et son incandescence exclusives … et en même temps, Monsieur de la Renta subventionnait entièrement un orphelinat où il assurait l’éducation et l’avenir d’enfants défavorisés. Cette dualité-là, cette complémentarité en fait, m’inspire et me motive. Je l’admire immensément.

Q :  Vos couleurs, si vous deviez adopter un blason pour le créateur-voyageur baroque et intemporel que vous êtes ?

T.G :    Toutes mes créations les affichent déjà : bleu-gris, or et platine.

Q :  Et quelle devise choisiriez-vous?

T.G :  «Chaque jour est un nouveau jour » et, pour les germanophones, une citation de Goethe :

       «Willst Du Dich am Ganzen erquicken, so musst Du das Ganze im Kleinsten erblicken»*

       [«Si tu veux progresser vers l’infini, explore le fini dans toutes ses directions », Johann   Wolfgang von Goethe, « Le Juif errant » (1774)]

Q :  Un mot, pour nous donner la couleur et la tonalité de vos projets à venir ?

T.G :   Savoir : Savoir-faire - Savoir-être - Savoir devenir. Le tout résumé dans ce seul mot :    Eclectisme

Q :  Votre souhait le plus cher et le plus personnel ?

T.G :    « Peace & Love » c’est certain! Et sur un plan encore plus personnel ? C’est mon jardin secret et cela le restera…pour l'instant.

Pour en savoir plus ou pour commander vos accessoires Tilmann Grave: http://www.tilmanngrawe.com